Les anciens Vouvryens se souviennent peut-être encore de Clovis Pignat, dit "Tschombine", une personnalité hors du commun qui a occupé une place importante dans l'histoire du syndicalisme valaisan et romand. Engagé totalement pour l'amélioration du sort des ouvriers, il a été au bout de ses convictions sans obtenir la reconnaissance qu'il méritait.

Le 15 novembre 1884 naît à Vouvry un petit garçon prénommé Clovis. Il grandit dans une famille modeste, établie à quelques pas de la papeterie, qui porte le sobriquet de Pategnon, issu sans doute d'un ancêtre pétrisseur de chiffons.
Son père, Henri Pignat, fils d'Abel, est souffleur de verre à la Verrerie de Monthey. "Tschombine", petit surnom donné par sa maman à l'enfant qui dit "yombine" pour "combine", s'en va très tôt travailler avec son papa. C'est certainement ce contact précoce avec les réalités de la vie ouvrière qui forge son caractère tout en développant un sens aigu de la justice.
Devenu jeune homme, il conserve toute la curiosité de l'enfance et garde de bonnes relations avec son instituteur, M. Hugon. Ce contact favorise son sens critique et lui permet de compléter son bagage intellectuel.

A l'époque les luttes entre les différentes classes sociales sont âpres. Lorsque éclate la grève des mineurs du Simplon, Clovis n'a que 17 ans, mais déjà il se sent intimement lié au sort de ces hommes. Après avoir quitté la verrerie il vit une période de mutation intellectuelle qui le pousse à faire mille métiers : ouvrier dans une fabrique de pierres synthétiques, manoeuvre de chantier, bûcheron, scieur de long, faucheur, ouvrier dans une fabrique de chaux ...
Libre-penseur et anarchiste, il ne tarde pas à s'engager dans la lutte syndicale et sa vie devient de plus en plus difficile. Ne trouvant plus de travail il décide de quitter le Valais.
En 1909 le voilà en Italie. Le pays est pauvre mais le peuple est gai et chaleureux. On y rencontre encore sur les routes nombre de marchands ambulants, de petites troupes de théâtre et de saltimbanques en quête d'un bon emplacement où présenter leur spectacle. Esprit ouvert et réceptif, Clovis apprend l'italien et devient rapidement animateur d'un petit théâtre guignol dont il sculpte les masques. Trois années s'écoulent ainsi, sur les routes italiennes, faisant halte de village en village le temps de quelques représentations.

L'anarchisme et le syndicalisme

Peu de temps après son retour en Valais, Clovis Pignat fonde, avec une poignée d'amis anarchistes et libre-penseurs, un petit journal de quatre pages, "Le Falot", dont le siège social est à Vouvry. A caractère essentiellement politique, le premier numéro paraît en 1914. L'abonnement pour la Suisse coûte un franc et un franc cinquante pour l'étranger (en langue italienne).

Clovis en est l'éditeur et le rédacteur en chef. Comme le sous-titre "critique populaire valaisan" le laisse entendre, la polémique est le fil conducteur de la publication, ce qui est très mal vu en Valais. Au début de la guerre le journal cesse de paraître mais les convictions de Clovis sont toujours plus profondes. A chaque conflit, il prend naturellement la défense du plus faible et s'oriente vers le syndicalisme.

La FOBB (Fédération des ouvriers du bois et du bâtiment), en lui confiant la fondation de son journal, "L'Action Ouvrière", qui devient une année plus tard "L'Ouvrier du bois et du bâtiment", lui permet de se réaliser pleinement. Jusqu'en 1946, il est le coordinateur du développement, animateur et secrétaire de la FOBB pour la Suisse romande. A juste titre, il est considéré comme l'un des fondateurs du syndicalisme romand.
Occuper un tel poste en cette période difficile et troublée demande un caractère bien trempé. En 1922 le chômage touche près de 100'000 travailleurs en Suisse. Syndicats et patrons s'affrontent. Les tensions économiques, idéologiques et politiques sont constantes. Qui n'a entendu parler des grèves des années vingt, notamment celle de Genève en 1928, l'une des plus importante qu'ait connu la Suisse? Clovis Pignat, en sa qualité de secrétaire romand de la FOBB, a la charge de cette manifestation.

Après avoir été de toutes les batailles depuis 1921, il prend sa retraite en 1946.

L'homme

Clovis Pignat est sans conteste un personnage peu commun. Ses amis et connaissances le dépeignent comme un homme de coeur mais n'ayant pas froid aux yeux, doux et bon, au contact facile, au langage simple et direct. Il sait écouter et ne parler qu'à bon escient, s'exprime toujours sans excès. Paradoxalement ses écrits sont parfois si virulents qu'il passe pour un fanatique, un dangereux révolutionnaire.

Comme tout homme impliqué dans le monde dans lequel il vit, Clovis a son idée sur le modèle de société idéale. Pour preuve cette citation de Victor Hugo en tête du premier numéro du "Falot" : "Une société qui admet la misère, un humanité qui admet la guerre, me semblent une société, une humanité inférieure et c'est vers une autre humanité que je tends : société sans pauvres, humanité sans frontières."
Clovis collabore à plusieurs journaux : "La Voix du Peuple", "La Libre-Pensée internationale", "Le Réveil". En 1934 et 1935 il fait paraître des articles très appréciés dans "Le Peuple valaisan" sous le pseudonyme de Pierre des Marmettes. Il raconte aussi de petites anecdotes dans le journal "Le Rhône".

"Tschombine" est attaché à son village et, à l'âge de la retraite, s'intéresse beaucoup à son histoire. En 1944, avec quelques amis, il expose des objets anciens ayant appartenu à des Vouvryens, début d'une collection à l'origine du Musée du Vieux-Vouvry.

Ses idées et son comportement suscitent la moquerie et certains villageois le considèrent comme un rêveur et un illuminé. Pourtant, il a toujours défendu les intérêts des plus pauvres, essayant de développer en eux le goût de la connaissance et de la culture. Il prône une idéologie anarchiste mais c'est un homme honnête qui laisse aux personnes qui l'ont bien connu le souvenir d'un être foncièrement bon et totalement convaincu.
Il fut connu au-delà de nos frontières pour ses idées anarchistes et ses écrits sont conservés actuellement au Centre international des recherches sur l'anarchisme de Lausanne.

Clovis Pignat décède le 13 janvier 1950 et est inhumé à Vouvry.

Vingt ans après sa mort, un livre est édité en son honneur, "Clovis Pignat, qui est-ce ?", malheureusement plus disponible sur le marché.

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